Rencontres, réceptions et dons
Antonin est arrivé au Canada autour du 29 août et à après quelques jours d’adaptation, il m’a écrit pour donner de ses nouvelles. En commentant un texte de mon blog, il écrit à peu près : « c’est vrai que nous faisons face à un vide, notre personnalité construire sur nos relations sociales se retrouve dépourvue de base et nous devons tout reconstruire ». Qui plus est, j’ajouterais que ce processus doit se faire dans un contexte et une langue dont nous maîtrisons à peine les bases. Et si je prends le temps de rédiger quelques lignes sur le sujet, c’est parce qu’il s’agit du plus grand défi de l’Etranger. !
Ce sentiment de vide est sincèrement parfois très poignant et seuls ceux isolés durant un long séjour dans une autre culture peuvent réellement l’appréhender. Voici comment je le décris plus précisément : ce n’est pas un vide mais un gouffre qui s’offre à moi et je ne suis ni au bord, ni au fond et encore moins au dessus ! Je suis au milieu du vide et je vois chaque paroi (figurant la culture étrangère) loin de moi. Ce qu’il y avait auparavant sous mes pieds (ma culture) existe encore mais ne me supporte plus, est au fond. Pour rester dans la métaphore, je sais que si je tombe, je me retrouverais sur mon plancher culturel mais la chute sera douloureuse ! Si je me rapproche d’une paroi (m’accapare un pan de culture étrangère), je m’éloigne aussitôt et mécaniquement de l’autre bord (un autre aspect de cette culture)… La solution ne consiste donc pas en un mouvement de soi vers l’extérieur mais il s’agit de faire en sorte que les bords et le fond du précipice se rapproche progressivement de moi pour être de nouveau supporté.
La resocialisation ou savoir comment réduire les distances
La distance est le lieu commun de l’étranger. D’abord éloigné de sa culture, il l’est aussi de sa famille et plus globalement de ceux qu’il aime. Il ressent aussi la présence d’une vitre entre lui et ce monde l’entourant désormais.
La resocialisation c’est faire disparaître ce mur invisible. Comment ? Il faut avant tout avoir conscience qu’il est question d’un long processus ; un travail qui débute en sélectionnant volontairement ou non les personnes avec qui on se sent bien ; avec qui l’on recrée un cocon social protecteur. Ce n’est cependant pas que des interactions entre individus et cela implique de prendre régulièrement du temps pour soi. Etre seul en somme. On s’interroge alors sur ce que notre nous laisse de côté, garde, attend… Mais ce n’est pas réellement une démarche consciente ! Je ne me dis pas « je veux approfondir une relation avec untel ». Mon moi social constate simplement un sentiment de confort avec lui ou elle et, à l’avenir, je me tournerais plus facilement vers cette personne. Peut être deviendrons-nous amis, intimes… mais je n’en possède pas l’assurance. Dans tous les cas, il s’agit d’un travail sur soi fort utile car il affirme la personnalité, permet l’esquisse de certaines valeurs, augmente notre savoir faire social (améliore notre gestion des relations entre nous et les autres).
Réduire les distances, ce n’est par conséquent pas seulement aller vers les autres mais aussi s’interroger sur soi et les relations que l’on entretient / désir entretenir avec eux. Rassurez-vous cependant ! s’il est très compliqué à décrire, le processus n’est pas pesant. C’est même tout le contraire tant il est naturel. Un peu comme l’enfant apprend du monde qui l’entoure, l’adulte redécouvre qu’il sait découvrir les autres.
Et les distances se réduisent petit à petit. Pas avec tout le monde, pas aussi vite qu’on le souhaiterait mais le vide autour de nous diminue. Les parois se rapprochent…
Déchirer le lien entre soi et son daemon
Dans La croisée des Mondes (Phillip Pullman), les enfants d’un clan aux pouvoirs magiques sont forcés de traverser une zone où leurs daemons ne peuvent les suivre. Précisons pour ceux qui ne connaîtraient pas cette histoire qu’un daemon est l’équivalent physique et psychique de notre moi et que l’on ne peut théoriquement en être séparé ! D’ailleurs, accepteriez-vous d’être séparé de votre conscience ? Et bien, pour les rejetons, cette séparation contrainte est déchirante (certains en meurent) mais elle permet ensuite une plus grande autonomie, une nouvelle complicité avec son équivalent psychique-animalier et une meilleure maîtrise de soi.
Le départ à l’étranger est, à peu de chose près, le même processus ! Si ce n’est bien sûr pas un déchirement d’une telle ampleur, les conséquences sont les mêmes. Avec Antonin, nous avons tous les deux fait le constat que nous nous sentions déjà plus forts ! La question est alors de savoir pourquoi éprouvons-nous un tel sentiment.
Une plus grande dextérité dans mes relations sociales
Sans dire qu’auparavant j’étais plus attentiste dans mes relations avec les autres, je me rends désormais compte que je sais précisément ce que je cherche chez autrui. C’est d’ailleurs vrai pour les relations amicales comme amoureuses. Je me sens aussi plus fort, plus apte tirer profit de discussions, à aborder les autres… Bref, j’ai tiré au clair ce que j’attends de mes rencontres et je peux ainsi partir à sa recherche. Vais-je trouver ? Pas entièrement en une vie en tout cas ! (En tout cas, je pense que Romain [l’australien] sourira en lisant ces lignes au regard de nos récentes discussions).
Le social n’est toutefois pas égoïste ! Si cette nouvelle dextérité est curative pour ma personne, elle bénéficie également aux autres. Pour faire simple, si je sais ce que je veux recevoir, je connais désormais précisément ce que je peux donner à ceux qui m’entourent. Je ne souhaite pas ici préciser des détails personnels mais il est clair que l’Homme éprouve du plaisir à se donner aux autres ; au moins certainement autant qu’il aime recevoir. C’est un peu la synthèse des relations amoureuses et/ou sexuelles en fait : si l’on ne souhaitait que recevoir, l’on changerait toujours de partenaires car, mathématiquement, plus de rencontre = plus de réceptions. Prolonger une amitié / un amour / un ébat c’est mieux connaître donc mieux donner et, au final, éprouver plus de plaisir.
Les bénéfices de ces nouveaux savoir-faire sociaux sont finalement simples : je parviens à profiter plus rapidement de mes rapports avec les autres tout en étant moins affecté par les déceptions que je peux avoir. J’espère que cela durera longtemps !
Pourquoi ?
Pourquoi utiliser autant de termes techniques (spécialement au début) ? Parce que je trouvais que ces mots exprimaient mon ressenti au mieux. Pardon pour ceux n’ayant pas la chance de suivre des cours de sociologie en américain ! Le jargon n’est pas là pour égarer mais pour éclairer.
Pour ne pas finir l’article sur les bénéfices ? Parce que je ne souhaitais pas finir sur une note personnelle dans la mesure où cette réflexion est autant destinée à vous qu’à moi.
Pourquoi ne pas terminer cet article avec l’idée que ce processus est également valable pour les personnes restées dans leur pays ? Parce que je crois que cela tombe sous le sens. Heureusement que l’on peut modifier sa vision des autres sans bouger de chez soi ! Et puis cette fin aurait fait un peu cliché (du style : quand on veut, on peut) !
Pourquoi écrire cet article ? Parce que je tente d’y expliquer dans quelles dispositions intellectuelles et sociales un voyage à l’étranger peut vous plonger.
Pourquoi finir par pourquoi ? Parce que je dois quelque part ressentir le besoin de me justifier mais c’est dorénavant à vous de me juger !
7 commentaires:
Mon cher ben, très bonne réflexion métaphysique, néanmoins il y a UN point que je ne peux pas laisser passer!! Quel est il, quel est il? Je veux bien sur parler de l'histoire de daemons où tu maltraites sans vergogne ce fabuleux roman!! Sans vouloir énerver ceux qui n'ont jamais lu ce livre en racontant ce qu'il se passe en plein milieu (mais je vais le faire!), il n'y a pas de lieux où les enfants doivent se séparer de leurs daemons! que nenni! Mais par deux fois, il y a une séparation d'un enfant et de son daemon : la première fois dans le premier roman, où, de manière artificielle, le daemon est enlevé (ce qui rend le gamin complètement gaga par ailleurs), la deuxième fois (Tome III), les deux héros s'en vont gaiment au pays des morts, et les "âmes", les "daemons", sont interdit par là bas, d'où une séparation douloureuse entre l'héroine et son daemon! Mais effectivement, par la suite elle retrouvera son daemon (dans sa forme finale. En effet les daemons peuvent changer d'apparences tout au long de l'enfance, signe de la non finalité de la personnalité, pour devenir un seul animal lorsque l'enfant devient adulte et que sa personnalité est accomplit) et "grâce" à cette séparation, elle pourra revenir vers lui grandit et surtout en n'étant plus dépendante de lui.
Et c'est vrai que ta métaphore tombe juste : on se retrouve seul, donc perte de repères pour l'animal social que nous sommes, on panique, on veut se rassurer en parlant à pleins de gens, mais une fois qu'on a réussit à calmer cette panique de la solitude, on a une approche différente des gens : auparavant on allait vers eux par réflexe, moulé dans nos habitudes, mais après cet instant de remise en question, après s'être en quelque sorte un peu plus "trouvé", c'est par conscience du plaisir qu'on peut éprouver à leur parler, à partager quelque chose qu'on va vers eux, ça devient donc un choix plus conscient, plus délibéré, plus indépendant.
Sur ceux, à bientôt!
Antonin
il est clair que reconstruire la totalité de ces realtions sociales à un age ou elles sont des plus importantes pour avancer dans la vie et dans une societe que tu connais peu, peut poser probleme neamoins cette obligation à t'adapter te rendra (comme si tu ne l'etais pas deja assez) plus autonome et ouvert .
Bon courage
Mon cher Antonin!
Je m'attendais à ce que qq1 me fasse la réflexion sur La croisée des Mondes (roman que je trouve absolument génial!!!)... Alors petite précision (sans gâcher la joie des futurs lecteurs...), je fais référence dans mon article à l'initiation des futures sorcières du clan de Séraphina Pékala qui doivent effectivement traverser une terre où leurs daemons ne peuvent aller... Il n'est donc pas question de Lyra, de Will ou encore des autres enfants capturés et séparés de force de leur daemons...
See you soon... et vive l'accent français.
Benjamin
Merci Emilie!
Gros bisous
Je m'incline, j'avais oublié cette partit de l'histoire!
Antonin
"partiE", pardon pour la faute d'orthographe!
j'ai rien compris, la philosophie quantique mélangée à la psychologie freudienne, c'est pas pour moi !
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