Dans toute l'Argentine nous fut vanté Salta la linda (Salta la belle) si bien que le détour s'est imposé. Au printemps, le climat est doux malgré les 1200m d'altitude. Le soir, un léger vent chaud carresse même le visqage et l'on se prend à rêver d'une terrasse de bar pour siroter ce petit moment de bonheur agrémenté d'un coktail au nom imprononçable et d'empañadas. Seulement, et un peu par hasard, nous sommes allés vider quelques chopines un peu plus loin. Ici, plus de touristes et une ambiance décontractée de ville fondée par les conquistadors un dimanche soir.
Dans cette douce torpeur, Hypolito -un poète argentin un peu connu- apparaît et débute alors un dialogue maintes fois répété, un petit échange simple et agréable, très argentin sommes toutes. Nous faisons bientôt connaissance avec les tenants du bar et amis du jongleurs de syllabes ainsi que d'un quatrième larron. Les questions sociales et politiques ne sont, à vrai dire, pas évoquées immédiatement. Je reçoit d'abord une leçon d'art déco et d'art nouveau, donne ensuite un cours de français, reçoit una classe de español et speak un peu english. Nous enchaînons avec les poèmes d'Hypolito, beaux haïkus argentins, desquels il ne faut pas retirer plus de morale sinon que la vie et les vers sont doux comme la nuit saltéenne.
Douce la vie saltéenne ? Mais c'est oublier que la ville s'étale aux carrefours de toutes les périphéries et en souffre ! En voici quelques exemples : âge moyen de la femme au premier accouchement, environ 15 ans; taux de chômage supérieur à 50% (les hommes ne travaillent pas mais c'est aussi beaucoup de leur faute-parresse); turnover des employés tous les deux mois environs. Statistique plus amusante aussi, il y a ici 3200 avocats, ce qui est plus que tous les tenors des barreaux exerçant aux Pays-Bas (nous verrons pourqui ensuite) !
Périphérie géographique
Commençons par le plus simple et travaillez un peu ! Sagement installé devant un ordinateur à lire un éminent sociologue de comptoires, tapez les mots "carte, salta, argentine" sur google image. Regardez où se situe la ville sur une carte du pays puis sur une autre représentant l'Amérique du Sud (pendant que je savoure un bon "streams of wisky" des Poggues).
Le premier constat est à emettre du point de vue portègne (habitant de Buenos Aires, la capitale) car la ville du Nord est loin, loin, loin... trop pour s'y intéresser même. Bref, j'écris ce texte depuis la périphérie géographique de l'Argentine. Périphérie continentale aussi puisque Salta s'étend le long de multiples frontières (Argentine-Chili-Bolivie-Paraguay-et Brésil un peu plus loin).
Périphérie sociale
Les plus chanceux auront cliqué au paragraphe précédent sur une carte affichant le relief de la région; l'immense Cordillère des Andes saute alors aux yeux. Cette colone vertébrale du continent est également une périphérie sociale dans la mesure où s'y regroupe à peu près toutes les populations indigènes-indiennes d'Amérique du Sud n'ayant pas été massacrées durant les deux derniers siècles. Etre indien ici, c'est un peu comme avoir des origines arabes chez nous. En théorie, vous êtes sur un pied d'égalité avec vos petits camarades blancs de blancs; en pratique, c'est beaucoup plus compliqué ! Or, à Salta, les cages thoraciques se développent les faussettes rougissent les nez s'écrasent, les yeux se brident... en d'autres mots, les quechas et autres sont légion et presque tout le monde s'en fout...
Périphérie politique
L'Argentine est composée d'environ 45 millions de personnes et le double de têtes de bétail. 13 millions des premiers vivent à Buenos Aires et dans ses environs. Ceux possédant les seconds sont riches, extrêmement puissants et vivent essentiellement dans les immenses estancias, au Sud. Pour devenir Président -ou dictateur car cela dépend des époques- il est au préalable nécessaire d'être aimé de la capitale et amis des propriétaires terriens. Si vous êtes libéral, bradez toutes les ressources et endettez le pays (comme l'a fait Carlos Menem); si vous êtes péroniste, souciez-vous des masses en les achetant, pardon, innondant de subventions et espérez que ça tiendra jusqu'à la prochaine éléction (comme le fit Nestor Kirchner); si vous êtes dictateur, la question ne se pose pas et contentez-vous de massacrer vos opposants (comme le fit Videla).
La périphérie du Nord n'est donc pas très importante aux yeux des politiques et la conséquence est la création d'un système quasi féodal, loin du pouvoir central, avec des gouverneurs de provinces en lieu et place des seigneurs-vassaux.
La périphérie éthique
Ce système politique provoque quelques petites contrariétés éthiques que l'ONG Transparency International appelle "corruption". Présente à peu près dans tous les secteurs de la société, elle touche presque toutes les personnes ayant la capacité d'acheter quelque chose ou quelqu'un. Les mafias imposent également un racket intense aux commerçants. Malheuresement pour certains, il est toujours difficile de corrompre complètement en paix et le rique de procès reste important d'où la forte proportion d'avocats.
A la péripherie, les cartels
Sous la douceur printanière, Salta cache donc un quadruple vide étatique, politique, social et éthique bien vite comblé par les mafias et cartels. Depuis plusieurs années, la culture, la transformation et le traffic de drogue se développent sous une température que la coca apprécie. La région de Salta est d'ailleurs la seule d'Argentine où la consommation des feuilles d'or est tolérée. Et la corruption s'envole...
Une partie d'échecs continentale explique aussi le développement de la filière ruineuse de vie en Argentine. A cause de l'influence américaine et des guerres inter-cartels, il est de plus en plus malaisé de cultiver, transformer et vendre la cocaïne et ses dérivés dans les bastions traditionnels (Mexique, Nicaragua, Colombie). Il faut en effet comprendre le secteurs des stupéfiants en termes économiques. Développer un marché implique d'avoir à disposition des lieux de production, de transformation puis de stockage du produit en même temps que des filières de ventes aboutissant à un consommateur. D'autre part, plus la production et le stockage se trouvent près du point de vente et moins le coût de transport est important. Le Mexique et l'Amérique Centrale furent ainsi des plateformes privilégiées aux commencements des trafics. Mais Washington réalisant qu'il n'est pas judicieux d'acceuillir un tel marché à ses portes, l'armée et les services secrets us ont fait en sorte de réduire (et non de supprimer) le problème dans les pays limitrophes.
Reste que le prix de vente d'une dose de poudre compense largement des coûts de transport en hausse et les lieux de production et de transformation se sont simplement déportés plus au Sud au cours des années 1990 (Vénézuela, Colombie et Bolivie). Les cultures furent d'ailleurs fort bien acceuillies par les guerillas communistes qui trouvérent là une compensation à l'arrêt des financements russes et chinois à la fin de la guerre froide. Puis, nouvelle offensive des Etat-Unis dans la région au début des années 2000 -sur le thème très bushien de la lutte contre les traffics de drogues finançant le terrorisme- et donc, nouveau décalage des cultures vers le Sud, vers Salta...
La dernière périphérie
Ainsi trafficants de drogues notoires et maffieux connus de tous habitent de superbes maisons protégées par de hauts mûrs aux abords de la ville. Cette situation satisfait pour l'instant presque tout le monde (plus d'emplois, d'argent, de pouvoir...) et Salta est calme. Rentrer à l'hôtel à pied à 2 hueures du matin ne pose par exemple aucun problème. Reste que, c'est certain, il y aura un jour ici une guerre des cartels avec sont lot de réglements de compte et d'innocentes victimes civiles. La terre ne sera plus ocre mais rougiera du sang de ceux ayant atteint la dernière périphérie, l'ultime, celle de la mort.
Benjamin
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